Solène – Quand la chrysalide se déchire    Tome 1

À presque 17 ans, Solène est une jeune fille pleine de vie qui adore défier l’autorité. Espérant la remettre dans le droit chemin, sa mère l’envoie poursuivre sa scolarité au fin fond de la campagne deux-sévrienne. Dans ce château transformé en pensionnat, loin du tumulte parisien qu’elle adore et d’une torride relation qu’elle ne peut oublier, pourra-t-elle concilier son désir d’indépendance avec les élans passionnés de son cœur et son érotisme naissant ? Rien n’est moins sûr ! Car le pensionnat recèle lui aussi de dangereuses tentations…

 

 

. Chapitre 1 .

Solène croisa les bras sur sa poitrine menue et leva les yeux au ciel. Puis elle poussa un soupir d’exaspération. Tant d’agitation pour si peu ! Elle devait néanmoins reconnaître que jamais elle n’avait vu sa mère dans un tel état de fureur. Son visage était d’un rouge sombre, ses yeux noirs lançaient des éclairs et ses cheveux étaient dressés sur sa tête telle la chevelure de serpents de Méduse, dont le seul regard pouvait statufier quiconque osait la défier. Mais à défaut de la pétrifier, la réaction de sa mère avait plutôt tendance à l’irriter et à la dégoûter : celle-ci hurlait si fort que des postillons voletaient devant sa bouche et que ses yeux sortaient quasiment de leurs orbites.

Bon, d’accord, elle voulait bien reconnaître qu’elle avait fait une connerie. Mais pas de quoi en faire une montagne non plus ! Après tout, ce n’était qu’un petit joint. Oui, c’est vrai, ce n’était pas la première fois qu’elle se faisait chopper. Mais là, c’est juré, elle ne faisait que le tenir. Elle n’avait même pas eu le temps de tirer une latte que Devert, le conseiller principal d’éducation, l’avait attrapée par la manche et l’avait traînée jusqu’au bureau du directeur. Sa mère, Béatrice Roca, avait été avertie de cette nouvelle infraction au règlement du lycée et, depuis, les foudres de l’enfer n’arrêtaient pas de s’abattre sur elle.

« Maman, je te jure, c’était la première fois, plaida-t-elle en geignant.

— C’est ça ! Prends-moi pour une conne.

— Je te jure, maman !

— C’est la première fois que tu te fais attraper, oui. Solène, j’en ai marre. Je t’avais prévenu en début d’année scolaire. Tu ne me referas pas vivre le même cauchemar que l’année dernière.

— Mamannnnnnnnn !

— Tu me fatigues ! Je crois avoir été assez patiente. Maintenant, va dans ta chambre ! »

La jeune fille se leva rageusement du vieux canapé en cuir beige et passa devant sa mère dressée devant elle en bougonnant.

« Sans ruminer, s’il te plaît ! ajouta Béatrice. ET ENLÈVE-MOI CETTE PEINTURE DE TON VISAGE ! ON DIRAIT LA PUTE DE TON PÈRE ! »

Avant de franchir la porte du salon, l’adolescente jeta un regard noir en arrière. Mais sa mère s’était déjà laissée tomber sur les coussins du canapé en lui tournant le dos. Solène haussa les épaules et remonta le couloir jusqu’à sa chambre tout en pensant à son père. S’il avait été là, il n’aurait pas été aussi dur avec elle. Depuis son enfance, la jeune fille avait toujours su jouer de ses charmes pour obtenir de son adorable papa tout ce qu’elle voulait. Elle se remémora les jours heureux quand ils habitaient encore tous les quatre dans le bel appartement de 120 m² dans le 7e arrondissement, avec vue sur les toits de Paris et sur la Tour Eiffel.

Désormais, il lui fallait supporter sa mère acariâtre et son petit frère de 13 ans dans un appartement de 60 m² dans le sud des Hauts-de-Seine, avec vue sur un autre immeuble aussi laid que le leur et avec un voisinage des plus bruyants. Cela faisait quatre ans que son père, Armand Davillier, avait quitté sa famille pour une étudiante quinze ans plus jeune que lui venue faire un stage dans son entreprise de matériel sportif. Il avait tout plaqué pour cette grande blonde, lui, le père modèle que Solène vénérait comme un héros malgré son léger embonpoint et sa calvitie naissante. Solène avait très mal vécu cet abandon, bien que son père, depuis, tentât de se rattraper en l’appelant très régulièrement et en l’accueillant chez lui un week-end sur deux. La cerise sur le gâteau avait été, quelques mois après cette fuite paternelle, la naissance d’une petite blonde à la frimousse adorable, âgée maintenant de trois ans. Solène n’arrivait pas à détester la fillette, ni sa mère d’ailleurs. Charlène s’était toujours maintenue à une distance respectable, leur laissant de l’espace à elle et à son frère pour voir leur père autant qu’ils le voulaient, et ne s’imposant pas à eux.

Contrairement à sa fille, Béatrice n’avait jamais digéré la trahison de son mari, ni la naissance de la demi-sœur de ses enfants. Depuis le divorce officiel de ses parents trois ans plus tôt, Solène ne reconnaissait plus sa mère, prisonnière de sa colère et de sa rancœur, arborant continuellement son masque de dureté. A 36 ans passés, celle-ci ne parvenait pas à faire le deuil de sa vie passée. À plusieurs reprises, elle avait expliqué à sa fille comment elle avait arrêté ses études pour épouser Armand Davillier, ce jeune homme plein d’ambition qui voulait créer sa propre marque de sport. L’acharnement et le travail avaient payé puisqu’ils étaient devenus en quelques années un couple en vue, invités dans les soirées mondaines, fréquentant le haut du pavé parisien. Mais sur la route de son succès, Armand avait lâché femme et enfants, et Béatrice avait tout perdu : prestige, amies, fortune. Et elle se retrouvait maintenant sans rien d’autre que ses yeux pour pleurer, et une place de vendeuse en boulangerie pour faire vivre sa famille déchirée.

Après le départ de son père, Solène avait régulièrement entendu sa mère lui répéter qu’elle ne laisserait pas ses enfants faire les mêmes erreurs qu’elle. Elle était bien décidée à les pousser le plus loin possible dans les études, car elle savait qu’ils en avaient les capacités. Au début, Solène avait exaucé de bonne grâce les vœux de sa mère, faisant partie du trio de tête de sa classe. Mais les années étaient passées, et ses priorités avaient changé. Car au lycée, quand on a 16 ans, qu’est-ce qui est le plus important ? Être première de la classe et se retrouver affublée d’une réputation d’intello coincée ? Ou être une bombasse qui fait baver les garçons et rager les autres filles de jalousie ?

 

*          *          *

« Attends, tu rigoles ? s’écria Solène, ses yeux sombres brillant d’incompréhension.

— Est-ce que j’en ai l’air ? répondit sa mère, debout au pied du lit de la jeune fille.

— Tu peux pas me changer d’école en cours d’année, glapit-elle, paniquée. T’as pas le droit !

— Le droit ? Mais bien sûr que si, j’ai le DROIT ! Parce que tu es ma fille, et que je me soucie que tu aies un avenir.

— Mais, maman, j’ai 16 ans ! Je m’en fous de l’avenir !

— Ha oui ? Et tu vas faire quoi ? Tu vas continuer à fumer des joints dans les toilettes, te faire à nouveau chopper et exclure ? Désolé, mais c’est hors de question ! Alors je prends les devants. Je t’ai trouvé une école géniale. Tu y seras pensionnaire et tu feras de brillantes études. Ma chérie, s’adoucit Béatrice en s’agenouillant près de sa fille, prostrée sur son lit, le visage défait. Je ne veux que le meilleur pour toi. J’ai fait des erreurs dans ma vie. J’aimerais que tu ne reproduises pas les mêmes.

— C’est pas de ma faute si t’as une vie de merde, susurra Solène, le regard noir. Je suis pas obligée de payer pour tes conneries. »

Béatrice se releva lentement, fit brusquement demi-tour et se dirigea vers la porte de la petite chambre beige aux murs recouverts de dessins personnels et de posters des Rolling Stones, de Skip the Use, de Queen et de Mika. Une main sur la poignée de la porte, elle se retourna l’espace d’un instant vers sa fille.

« Tu me remercieras un jour, crois-moi. »

Puis elle sortit et referma derrière elle. La porte trembla presque aussitôt sous la violence de l’impact de la chaussure que Solène venait de lancer rageusement.

« Jamais », murmura la jeune fille les mâchoires serrées.

 

*          *          *

 

« Tu vas… QUOI ? s’écria Téo en lâchant sa cigarette qui tomba dans une flaque d’eau à ses pieds. Merdeeeee !!!

— Attends… Elle plaisante ta mère, c’est pas possible ! s’exclama Maylis, avant de pouffer de rire en observant l’adolescent tenter de sauver la clope détrempée.

— Juré ! Elle a pété un câble, geignit Solène, les larmes aux yeux. Je crois qu’elle veut me rendre dingue.

— Mais pourquoi ? » demanda Téo avant de se résoudre à sortir une nouvelle cigarette de son paquet pour en déchirer méticuleusement le fin papier.

Solène le regarda transvaser les brins de tabac sur une feuille de papier à rouler posée délicatement au creux de sa main, jeter par terre les restes de la cigarette utilisée, puis mêler un peu d’herbe au tabac. Le jeune homme donna un coup de langue rapide, puis referma le tout en un cône savamment roulé.

« À cause de ça ! s’écria Solène. À cause d’un putain de bédo que j’ai été surprise à fumer dans les chiottes la semaine dernière. Devert m’a balancé, évidemment. Depuis le temps qu’il attendait ça.

— Quel enculé ! répliqua Téo en allumant le joint coincé entre ses lèvres.

— Il aime pas les jeunes, ce connard, ajouta Maylis. Je parie qu’il a jamais fumé de bédo de sa vie !

— Tu m’étonnes ! C’est trop un vicieux, ce mec ! Pas du genre à fumer un pet !

— Ouais ! T’as vu comment il mâte mes jambes quand je suis en jupe ?

— Graaaaave !! C’est trop un pervers ! Je suis sûr qu’il se branle en pensant à nous ! »

Tout comme son amie, Solène éclata de rire. Elle se prit à imaginer la chose, transposant le visage de Patrice Devert, le conseiller principal d’éducation du lycée Alexandre Dumas, sur le corps des acteurs de film porno qu’elle avait pu voir sur internet. Mais très vite, la limite de son imagination fut atteinte. Et ce n’était pas sa maigre expérience en matière sexuelle qui allait pouvoir l’aider. Car bien que très jolie et régulièrement courtisée, Solène n’avait encore jamais couché avec un garçon. La plupart des filles de sa classe avaient pourtant déjà sauté le pas. Maylis avait connu sa première expérience sexuelle à 14 ans. Ça s’était passé à l’arrière de la voiture d’un copain de son frère aîné. Son amie lui avait expliqué avoir eu un peu mal, mais que depuis, s’envoyer en l’air, c’était super. Solène avait honte d’être encore vierge à presque 17 ans. Mais aucun garçon de son âge ne l’attirait assez pour aller au-delà des baisers et des mains baladeuses.

« Passe-moi ce bédo, Téo ! J’en ai besoin pour me remonter le moral », lança-t-elle au jeune homme qui tirait sur le cône rougeoyant en plissant les yeux.

La jeune fille saisit le joint entre deux doigts et aspira une longue bouffée du mélange odorant. Elle ferma les yeux, se délectant de sentir le nuage brûlant couler dans sa gorge et envahir ses poumons. Puis elle souffla lentement la fumée en un mince filet entre ses lèvres arrondies, et rouvrit les paupières. Une rafale de vent glacé vint gifler son visage. Elle frissonna. Elle aspira encore une fois, puis passa le joint à Maylis avant de remonter le col de son blouson.

« Et tu vas aller où ? demanda Maylis, après avoir tiré plusieurs fois sur le joint, en coinçant derrière son oreille une mèche brune balayée par le vent de décembre.

— J’en sais rien encore. Elle m’a dit qu’elle avait trouvé un pensionnat en province. J’espère juste que ce sera pas trop loin d’ici, pour qu’on puisse se voir le week-end.

— Tu m’étonnes ! C’est quand même dingue de te faire ça en milieu d’année. Pourquoi elle attend pas septembre prochain ?

— À cause de l’année dernière. Tu te rappelles ?

— Ho que oui ! se mit à rire Maylis. On s’est éclaté !

— Un peu trop aux yeux de ma mère. Elle a pas aimé être constamment convoquée dans le bureau de Chauvin. Moi non plus, tu me diras. Et l’été dernier, elle m’avait prévenu que si je continuais mes conneries, me battre, répondre aux profs et avoir de notes pas terribles, elle me mettrait en pension. J’imaginais pas qu’elle le ferait ! Et maintenant, elle me dit que c’est pour mon bien.

— Quelle conne, ta reum ! lança Téo dans un nuage de fumée.

— C’est clair », acquiesça Solène en fixant la façade du bâtiment lui faisant face sur lequel étaient apposé en lettres noires les mots Lycée Alexandre Dumas.

 

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Solène – Du feu renaît le phénix    Tome 2

Solène, 17 ans, reprend sa scolarité dans le pensionnat pour jeunes filles de Giray-sur-Sèvre. Tandis qu’au lycée se jouent petites mesquineries et méchants complots, sa vie se retrouve la cible de nombreux bouleversements. Entre un deuil difficile à surmonter, une liaison perverse, des retrouvailles aussi espérées que passionnées et un Bac à préparer, Solène va devoir faire preuve d’une force mentale à toute épreuve.

 

 

. Chapitre 1 .

Quelle poisse ! Et il fallait que ça lui tombe dessus aujourd’hui, jeudi 1er septembre 2016, jour de rentrée scolaire. Solène étouffa un nouveau juron et poursuivit sa course, tentant de maîtriser sa respiration pour éviter un point de côté. Sous ses pieds chaussés de sandales plates, l’asphalte défilait rapidement, selon une pente assez inclinée pour lui faire prendre de la vitesse. Elle se força à faire des enjambées plus courtes afin d’amortir la descente avec ses cuisses et ses genoux.

Secouant la tête et fronçant les sourcils, elle se maudit intérieurement de ne pas y avoir pensé plus tôt. Elle aurait pourtant dû. Après tout, ce n’est pas comme si ça ne revenait pas chaque mois, presque jour pour jour ! Elle secoua de nouveau la tête, les mèches noires de son carré plongeant giflant ses joues. Elle inspira profondément à plusieurs reprises. Son cœur cognait fort dans sa poitrine et les muscles de ses mollets commençaient à être douloureux. Elle ne faisait pas assez de sport, c’était incontestable ! Comme souvent, elle prit la résolution de s’y mettre dès qu’elle serait revenue de la petite épicerie de Mamie Nova. Puis elle leva les yeux au ciel, sachant très bien que c’était une promesse qu’elle ne tiendrait pas. Elle détestait courir ! Transpirer, souffrir, avoir le visage rouge écrevisse… Et puis, de toute façon, elle était déjà mince ! Quel besoin aurait-elle de faire endurer cette torture physique à ses petits muscles bien galbés ?

Solène arriva bientôt en vue du dernier virage avant le grand portail en fer forgé noir et poussa un soupir de soulagement. Les coutures de son short en jean commençaient à exercer des frottements très désagréables entre ses cuisses, et elle sentait la sueur imbiber son top le long de sa colonne vertébrale. Elle grommela. Elle serait bonne pour reprendre une douche quand elle aurait regagné sa chambre. Heureusement, elle ne commençait les cours que cet après-midi.

La pente s’aplanit petit à petit et la jeune fille ralentit le rythme de sa course, une main sur son cœur. Il tambourinait si fort sous son top rose ! Les tressautements de sa poitrine cessèrent dans son soutien-gorge quand elle se mit à marcher. Elle inspira à grandes goulées le doux et pur parfum des sous-bois, expulsant l’air vicié de ses poumons. Comme elle aimait cette odeur d’humus, de fougère, de terre et de résine. L’année dernière, il ne lui avait fallu que quelques semaines à elle, la citadine, pour tomber amoureuse des bois, des champs et des couchers de soleil des Deux-Sèvres. Quoi de plus relaxant en effet que de fermer les yeux et d’écouter le chant des oiseaux dans les branchages, le vent dans les feuillages, le bruissement d’un ruisseau, le ronronnement lointain d’une moissonneuse ou d’un avion dans le ciel ?

Reprenant peu à peu une respiration normale, Solène franchit le haut portail noir, ouvragé et plus que centenaire, évitant de regarder en direction de la loge du gardien, François Durel. Si elle faisait l’erreur de croiser son regard, même à travers la fenêtre de la petite maison, il lui faudrait supporter la conversation de cet homme un peu étrange, au parlé très terroir et à la corpulence d’une armoire à glace. Heureusement pour elle, l’homme ne sortit pas de sa loge. Mais peut-être était-il occupé à une autre activité dans le grand parc du château ? Avec quelques autres employés, il était chargé de tondre les vastes pelouses, tailler les innombrables haies, entretenir les bois et les parterres de fleurs, et s’occuper de tous les petits désagréments que pouvaient rencontrer le château vieillissant transformé en internat pour jeunes filles. En ce lundi matin, jour de rentrée scolaire, le gardien ne devait pas manquer d’occupation.

 

*          *          *

 

« Mais dis-moi ? Tu as pris quelques centimètres durant l’été, non ?

— Oui, Madame, un petit peu.

— Et tu es très jolie avec cette coiffure. Ça te va très bien.

— Merci, vous êtes gentille. »

Solène, comme toutes les pensionnaires du lycée Sainte Victoire, appréciait beaucoup la petite dame aux épais cheveux blancs qui tenait l’épicerie du petit village de Giray-sur-Sèvre. Toujours souriante et d’humeur égale, elle mettait les gens à l’aise, leur demandait des nouvelles des enfants, les conseillaient quand ils hésitaient entre deux marques d’un même produit et recevait les confidences de toutes les commères du village. Elle connaissait tout sur tout le monde, mais ne révélait jamais rien. Elle était la grand-mère que chaque élève du lycée aurait voulu avoir. Patiente, tendre, prévenante. Sa voix douce et chaleureuse et ses petites attentions particulières envers chacun donnaient envie de la remercier par un câlin.

« Ce n’est pas aujourd’hui la rentrée scolaire ? demanda-t-elle en l’observant farfouiller dans les rayons, debout derrière la caisse, ses lunettes suspendues au bout de son nez.

— Si. Mais je ne commence les cours que cet aprem. Vous n’avez plus de … Ha ! Si ! J’ai trouvé !

— C’est l’année du Bac pour toi, je ne me trompe pas ?

— Non, c’est bien ça, répondit Solène en posant ses achats devant la vieille femme.

— Ha ! Vu ton empressement, j’imagine que la mauvaise période du mois a débuté sans que tu ne t’y attendes… »

Solène rougit légèrement et tourna la tête à droite et à gauche pour s’assurer qu’elles étaient seules dans la petite boutique.

« Heu… disons que dans la précipitation de mon départ de chez ma mère, j’ai oublié de glisser ce qu’il fallait dans mes bagages. Et ce matin, c’était… Enfin, bref ! Une copine de chambre m’a dépannée, mais j’ai besoin de stock.

— Oui, je comprends, dit la vieille femme en passant les divers articles devant le scanner de sa caisse enregistreuse. Quelle chance vous avez d’avoir toutes ces serviettes hygiéniques et ces tampons à disposition. De mon temps, il fallait laver les linges souillés que l’on mettait dans nos culottes. C’était à la fois dégoûtant et très pénible, car tu imagines bien qu’il en fallait beaucoup pour absorber cinq à six jours de pertes sanguines.

— Heu… Oui, j’imagine, répondit Solène, un peu gênée par cette confession d’un autre temps.

— Et puis, à l’apparition des tampons, on déconseillait beaucoup aux jeunes filles de les porter car, paraît-il, ça faisait perdre sa virginité. »

La vieille dame se mit à rire. Solène sourit devant le ridicule de cette croyance, mais comprit néanmoins que les femmes des générations précédentes se soient méfiées de cette invention qui pénétrait la partie la plus intime du corps féminin. Après tout, leurs connaissances de l’anatomie n’étaient alors pas aussi développées qu’aujourd’hui.

« Ça fait neuf euros, demoiselle », lança la vieille dame avec un sourire.

Solène paya et attrapa les anses du petit sac en plastique transparent dans lequel elle avait glissé deux paquets de gâteaux au chocolat en plus d’une boîte de tampons et d’un pack de douze serviettes hygiéniques.

« Hé bien, bonne rentrée Solène !

— Merci, Madame. À bientôt ! »

La vieille femme lui retourna un tendre sourire nacré et lui souhaita une bonne journée. La jeune fille sortit sur le trottoir, laissant la porte se refermer toute seule derrière elle, puis traversa la rue en jetant un regard soulagé vers le sac en plastique. Un rugissement tonitruant frappa alors ses oreilles. Elle tourna la tête vers l’origine de ce son retentissant et ouvrit de grands yeux terrorisés en constatant qu’un engin rouge fonçait sur elle. Dressée au milieu de la route, elle recula prestement en lâchant un cri, mais le talon de sa sandale accrocha le bitume et elle tomba en arrière. Ce furent ses fesses, puis ses coudes, qui la réceptionnèrent violemment. Le bolide rouge était déjà sur elle. Elle poussa un hurlement, le cœur au triple galop. Le rugissement d’un moteur en pleine décélération rebondit bruyamment entre les maisons du petit bourg, tandis que le véhicule stoppait à seulement quelques centimètres d’elle.

Son sang tambourinant à ses tempes, elle ferma les yeux avant de s’allonger sur le sol noir et brûlant. Elle était en vie… Elle entendit qu’on lui parlait, mais la voix était comme étouffée. Elle rouvrit les yeux et constata que le motard avait coupé le moteur et mis pied à terre, laissant toujours le moteur tourner. Agenouillé près d’elle, entièrement vêtu de cuir noir et rouge, il s’adressait à elle.

« Ça va ? »

De lui, la jeune fille ne voyait que ses yeux d’un bleu très profond, ni vraiment clair, ni vraiment foncé. Un bleu couleur d’orage, hypnotique. L’homme reposa sa question, sa voix étouffée par son casque.

« Est-ce que ça va ?

— Oui », balbutia Solène en rougissant avant de se redresser pour s’asseoir.

Le motard lui tendit une main gantée, qu’elle saisit, et ils se relevèrent d’un même mouvement. Solène tâta ses fesses douloureuses, puis ses coudes écorchés.

« Aïe ! fit-elle en grimaçant.

— Vous n’avez rien de cassé ?

— Non, je crois que non. Ce n’est rien.

— Je suis désolé.

— Non, c’est ma faute. J’ai traversé sans regarder. »

Solène aperçut soudain son sac d’achats gisant au milieu de la route, éventré. L’homme suivit son regard et s’empressa d’aller ramasser les quatre paquets cabossés qu’il lui ramena. Solène rougit quand il lui rendit la boîte de tampons et le paquet de serviettes. Et encore plus quand le motard eut un rire bref.

« Tenez ! Ça peut servir !

— En effet… répliqua-t-elle en détournant le regard. Merci.

— Bon… Vous êtes sûr que je peux vous laisser ? Vous êtes un peu pâle.

— Non, je vous jure, ça va.

— OK… Sinon je peux appeler les pompiers. Vous avez fait une sacrée chute…

— Non, je vous dis que ça va ! insista Solène en reculant jusqu’au trottoir. Vous pouvez y aller.

— Oui ? Bon… Très bien. Alors… Salut !

— C’est ça. »

L’homme remonta sur sa monture rouge à la ligne sauvage, démarra, donna quelques coups d’accélérateur et, après un dernier signe de tête à l’attention de la jeune fille, s’éloigna rapidement dans un rugissement de moteur. Solène eut le temps de voir un logo blanc sur le dos du motard, comme une tête de renard au museau pointu, avant qu’il ne disparaisse dans le virage suivant.